[Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un groupe d’écriture. Le thème est imposé (titre de la nouvelle) et comporte une contrainte, mentionnée à la fin de cette page. Nous nous donnons chaque fois 15 jours pour écrire une nouvelle.]
Au début, j’ai bien essayé de me persuader que ce n’était qu’un hasard, qu’elle portait cette jupe rouge sans aucune intention cachée. J’en ai même parlé autour de moi : vous avez-vu la tenue de Margaux ? Vous ne pensez pas qu’elle essaie de me séduire ? Au haussement d’épaules des uns, répondaient les rires étouffés des autres : à priori, personne ne me prenait au sérieux.
Pourtant, je me rappelle bien avoir mentionné spécifiquement mon goût pour le rouge : c’était il y a trois semaines, en réunion d’équipe. Quelqu’un disait « tiens, Charlotte, tu es assortie à ta tasse : entièrement en rouge ! » et j’avais répondu, du tac au tac : « Evidemment, c’est ma couleur préférée. » Tout le monde était donc bien au courant : le rouge, c’est ma couleur. Cette jupe rouge ne pouvait donc être qu’un signe destiné à mon attention, et j’en rougissais de plaisir, oui.
Dès que Margaux est arrivée à Chaussons et compagnie, je l’ai su : un jour, je lui passerai la bague au doigt. Lors de son premier jour à la tête du service marketing, sa poignée de main ferme et son sourire franc ont achevé de me convaincre. À en juger par le ton sensuel avec lequel elle m’a répondu « Enchantée, je suis Margaux Belet, la nouvelle directrice du service », il est certain qu’elle a tout de suite écarté les idées chastes et professionnelles à mon égard. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle s’est imaginé prononcer ses vœux à l’autel, vœux qui pourraient commencer par un subtil « Le coup de foudre avec Charlotte a été immédiat. Une poignée de secondes ont suffi pour que je plonge dans son regard profond et décide d’y perdre mon âme ». Non, peut-être pas si rapidement. Mais elle a certainement été séduite par mon physique d’athlète en premier lieu, mes cheveux soyeux, avant de percer à jour ma personnalité irrésistible.
Elle comme moi sommes des femmes fortes et indépendantes ; aussi cela explique qu’aucune de nous n’ait encore eu envie céder la première à la tentation de nous jeter l’une sur l’autre. Ça n’a rien à voir avec le fait qu’elle est ma supérieure hiérarchique, nous sommes au-dessus des conventions. Non, ce qui compte, c’est de laisser le désir et la passion infuser lentement, jusqu’au point de rupture, où consommer notre amour sera devenu une nécessité déchirante.
Depuis bientôt un an, je guette ce point de rupture avec une impatience avide. Les signaux s’accumulent avec une fréquence inégalée jusqu’à présent. La semaine dernière, d’abord : elle est arrivée avec une boîte de chocolats dans le bureau, prétextant qu’on lui en avait trop offert à Noël, et me tendant la boîte en premier. « Servez-vous, Charlotte », m’avait-elle dit. Elle ne pouvait ignorer qu’en me proposant de me servir dans sa boîte à chocolats, elle m’offrait ainsi la première des douceurs que notre idylle me promet. C’était, pour ainsi dire, sa façon de s’assurer que je n’avais pas abandonné notre amour, après le manque d’attention dont j’avais souffert de sa part en fin d’année dernière.
J’aurai pu me satisfaire de ce signe pendant des semaines. Mais elle a décidé de passer à la vitesse supérieure, quelques jours après, me convoquant, 2 semaines plus tard, par le biais de notre calendrier partagé, à une « Bilatérale ». J’ai immédiatement accepté, tremblant de bonheur à l’idée d’un tête à tête, de 15h à 16h un jeudi après-midi, avec elle, uniquement entre nous, les portes du bureau fermées. En profiterait-elle pour m’avouer ses sentiments brûlants, son impossibilité à me les cacher plus longtemps, sa difficulté à ne pas me déshabiller, sur le bureau, chaque fois que nous sommes dans la même pièce ? Ce début d’année me comblait de bonheur.
Puis l’épisode de la jupe rouge : une nouvelle fois, elle me prouvait que rien à ses yeux ne comptait plus que mon regard sur elle, qu’elle était prête à tout pour que je me dévoue entièrement à notre amour. Les autres collègues n’y comprenaient rien, voilà tout. Il y a des choses qu’on ne peut sentir à moins de les vivre. Cet amour fait partie de ces incompréhensibles mystères qui ne touchent qu’une partie infime des humains. Je décidai à ce moment là de garder pour moi mon exaltation, au risque de faire des jaloux parmi ceux qui n’ont pas ma chance en amour.
Aussi, les signaux ont commencé à se faire de plus en plus rapprochés : hier, à 18h pétantes, elle saluait toute l’équipe en expliquant qu’elle devait passer chercher un cadeau avant la fermeture des boutiques. J’ai immédiatement fait le lien avec mon anniversaire, qui a lieu demain : pour qui d’autre pouvait-elle bien acheter un cadeau, si ce n’est moi, son amour inconditionnel, à qui elle prévoit de déclarer sa flamme dans les jours à venir ? A moins qu’elle ne décide de me faire la surprise pour mon anniversaire ? J’entrais immédiatement dans une transe absolue, fouillant dans son agenda. Mon cœur se mit à battre à vive allure : ce soir, à 18h30, il était indiqué « Rencontre C. ». Je tremblais de tous mes membres. Elle avait donc bien prévu de me retrouver ce soir, pour me faire une surprise à la veille de mon anniversaire ! Je ne pouvais pas y croire, et m’en voulais de n’avoir pas vu cet événement arriver : je n’étais pas spécialement apprêtée, et j’aurai voulu lui offrir des fleurs, un présent qui aurait témoigné de ma reconnaissance à ce qu’elle ait fait le premier pas. Je suis fébrile, me demande ce qu’elle a bien pu prévoir : un restaurant, une escapade en bateau, ou peut-être une déclaration en public ? Mon dieu, et dire que je ne porte même pas mes plus beaux sous-vêtements.
L’après-midi passe dans une tension insoutenable. Ma collègue Marion me propose un café que je refuse, pour éviter qu’elle ne s’aperçoive du trouble dans lequel je suis plongée.
Enfin, il est 18h, et Margaux vient nous saluer. Elle me regarde une seconde qui me paraît une éternité, me sourit et me lance « A demain ». Mon cœur fait un bond, et rate un ou deux battements. Dans son sourire je perçois exactement ce qu’elle a voulu me dire « Je ne peux pas te dire à tout à l’heure devant les autres, mais crois-moi, la surprise sera à la hauteur de ce que tu mérites, mon amour ». Je balbutie un simple « oui à demain », puis remballe le plus vite que possible mes affaires, salue à la hâte tous les autres et cours à sa suite.
Empruntant la grande avenue, elle tourne ensuite à gauche, direction un quartier résidentiel. Je marche à une distance respectueuse, ne voulant pas gâcher l’effet de surprise qu’elle me prépare en lui montrant mon impatience. Deux rues plus tard, elle entre dans un immeuble, puis en ressort quelques minutes plus tard, accompagnée d’un petit chien un peu ridicule. Cachée derrière un poteau, je me demande ce qu’elle fabrique. A-t-elle prévu de m’offrir un chien ? Je pourrais tout à fait accepter ce type de cadeau venant d’elle, même si je n’ai jamais eu d’affection particulière pour les canidés. Quelle surprise étonnante ! Elle reprend sa marche et se dirige vers un square. Je reste à l’extérieur, regardant l’heure tourner. Il est bientôt 18h30, que fabrique-t-elle ? Je me décide à entrer dans le square pour en avoir le cœur net.
Plusieurs personnes sont rassemblées, toutes accompagnées de chiens plus ou moins charismatiques : certains sont obèses, d’autres carrément moches. Toutes ces personnes tiennent dans leur main des petits cadeaux emballés, qu’elles s’échangent entre elles. Margaux est là, avec un coffret rose bonbon. Vu la taille, il doit s’agir d’un collier, plus que d’une bague de fiançailles. Je m’en contenterai avec joie. Je m’approche pour qu’elle puisse me le donner.
– Charlotte ! Que faites-vous là ?
– Eh bien, je viens pour notre grand moment.
– Grand moment ? Que voulez-vous dire ?
Son mini-chien me saute dessus, puis un homme s’approche d’elle et me coupe la parole.
– Margaux, c’est ton chien que j’ai tiré au Secret Santa dog.
Et le voici qui lui tend un petit ballotin sur lequel des chiens saucisses arborent des chapeaux de Père Noël.
Elle le remercie, se détourne de moi un instant et… tend le coffret rose à une petite fille joufflue !
– Tiens, c’est pour ton petit Caramel. C’est un collier lumineux pour quand vous le promenez le soir.
La petite fille lui saute dans les bras ! Je n’en reviens pas, et n’y comprend plus rien ! Mon sang bouillonne et je ne sais plus comment réagir. Scandalisée par ce manque de considération, je me décide à la confronter.
– Qu’est-ce que c’est que ce cirque, Margaux ? Et notre grand moment ? Notre déclaration d’amour ? Nos promesses, notre idylle ? Tout cela n’avait donc aucun sens pour toi ?
Elle me regarde, abasourdie. Je tente le tout pour le tout.
– Mais enfin, Margaux, je suis folle amoureuse de toi, et toi aussi tu l’es, je le sais. Cessons de faire comme si cela n’avait pas d’importance. Il est temps de vivre notre passion au grand jour et d’assumer que nous allons nous marier, car rien n’a plus d’importance à nos yeux que notre amour incandescent !
Une sensation étrange me fait baisser les yeux. Son chien est à mes pieds, une jambe en l’air. Sa pisse coule sur ma cheville. Margaux me regarde, hausse les épaules et lâche :
– Semblerait que lui aussi ressente un truc incandescent.
[Contrainte : un chien doit apporter une situation cocasse]


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