L’attente

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[Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un groupe d’écriture. Le thème est imposé (titre de la nouvelle) et comporte une contrainte, mentionnée à la fin de cette page. Nous nous donnons chaque fois 15 jours pour écrire une nouvelle.]

Dimanche sanglant. Les copains étaient tous venus fêter mon anniversaire, Charles avait ramené des huîtres – mon pêché mignon. Je peux pas croire que j’ai foutu en l’air mon trentième anniversaire pour leur prouver, à tous, que je savais ouvrir des huîtres. Macha m’avait prévenue, en plus “Te coupe pas, tu sais que…” la suite, c’est la règle confirmée : mon ego de cador en carton a bien réussi son coup, il est 14h, le jour de mon anniversaire, et j’ai probablement les ligaments de la main gauche sectionnés. Joyeux anniversaire. 

La salle d’attente est bondée en plus, et à part Charles (culpabilité de m’avoir laissée faire ?) et Macha (culpabilité de m’avoir portée la poisse ?), tous les copains ont choisi la fuite. J’aurais dû me foutre la main dans le seau à Champagne et attendre que la fête soit finie pour filer aux urgences, mais Macha est une vraie mère juive et elle me voit mourir de façon plus imminente que le SDF qui vient de passer avec un couteau encore planté dans le bras. Logique. Elle me prend dans ses bras et me fixe les yeux dans les yeux, comme si elle avait le mystérieux pouvoir de m’hypnotiser pour m’emmener dans un ailleurs ensoleillé, préférablement un ailleurs sans main tronçonnée.

– Il faut que tu respires.

J’ai pas envie de respirer, j’ai envie de faire CTRL + Z, marche arrière rapide avec freinage frein à main sur le moment où j’ai saisis ce putain de couteau en disant “Suis-je même bretonne ? Vraiment, je le crois ! ”. T’es née à Nantes de parents immigrés, meuf, qu’est-ce que tu racontes, putain… 

Je secoue la tête dans le vide, et Macha me couve avec son regard inquiet. J’ai envie de sortir cloper de tout mon saoul. Je tapote avec ma main valide sur le siège en métal de cette salle d’attente angoissante.

Macha me préfèrerait en train de chialer plutôt qu’à regretter la caisse monumentale que j’avais prévu de me mettre. Elle pose sa main sur la mienne, une façon de me calmer aussi efficace que de rappeler à un gosse insomniaque que de toute façon, on va tous crever.

– Quelque chose en toi ne tourne pas rond.

On peut dire ça, ouais. Je viens de me sectionner la main, j’ai tellement hurlé sur le moment que j’en ai sûrement perdu une corde vocale, et je me suis sifflée une des deux bouteilles de champagne qu’on a emporté dans la bagnole, en me disant que ça ferait anti-douleur. Charles finit la sienne sur le parking, pendant qu’avec Macha on était à l’accueil en train d’expliquer le malheureux incident à une secrétaire blasée. On vient juste de s’asseoir dans la salle d’attente remplie de gens fracassés (la meuf qui chiale au téléphone “Je ne suis plus cette petite personne seule toujours amoureuse de toi !”, est-ce qu’elle est vraiment venue aux urgences pour un chagrin d’amour ?) quand Charles débarque, la démarche brinquebalante, les bras tendus vers nous.

– Je me souviens, je me souviens de quand j’ai perdu la tête…

– Ton coup de folie, c’est pas fini ? 

Macha le rembarre direct, il s’affale à côté de moi, prenant trois sièges et demi avec son mètre quatre-vingt dix-huit. Il me regarde de dessous, inspecte ma main avec ses yeux vitreux et sa main flasque et moite. Il ricane en faisant des allers-retours, ma main enrubannée, ma tête affligée, ma main, ma tête.

– Ça, c’est vraiment toi !

Puis il se tape un fou rire. C’est de ma faute aussi, je leur ai toujours dit que j’allais crever avant mon trentième anniversaire. Mais comme je rate tout, fallait que je rate aussi ma prédiction de mort. Depuis que je suis gosse j’en suis persuadée, je passerai jamais la trentaine. Soit je meurs d’un accident de bagnole avant d’avoir soufflé mes 30 bougies, soit je me suicide à 27 ans, pour entrer dans le club très sélect des artistes qu’on regrettera pour toujours. J’étais trop occupée, le jour de mes 27 ans, j’avais un nouveau mec, on faisait que baiser, j’avais pas le time de me trancher les veines. Mais là, quand j’ai vu que 15 jours avant la date fatidique, aucun SUV n’avait eu le bon goût de trouver le chemin direct pour me démembrer, j’avais envoyé les invits. Les gars, venez chez moi, on fête ça.

Charles était le premier à le dire, meuf pourquoi un dimanche midi, on sait que t’es née ce jour là mais juste fait une soirée comme tout le monde, c’est pas parce que tu fêtes tes 30 ans qu’on doit se daronniser en mode brunch à l’avocado toast,  la doudoune sans manche et le “e” prépausal à la fin de chaque mot. Pas question d’exposer mon degré de folie, j’ai juste répondu “Les soirées de samedi soir, quelques fois, ça me déçoit”. 

La vérité c’est que j’attendais, putain. J’attendais d’être sûre que je pouvais avoir 30 ans sans crever, 30 ans sinon rien. Je veux pas fêter si je suis pas sûre que je verrai demain.

Puis Charles a ramené des huîtres, je l’ai embrassé, il m’a dit “des huîtres et des perles rares”, j’ai exulté, j’ai fait la maline, et voilà où on est. 

Charles me regarde par dessous, l’œil vitreux et la main flasque. C’était peut-être pas une excellente idée de s’enfiler cette bouteille de champagne en préventif de l’emmerdement qui nous attendait. Je le vois fermer les yeux avec la lenteur d’un paresseux sous sédatif.

– Réveille-moi avant de partir, partir…

Il pique un somme, ce con. Je pourrais crever, qu’il serait là, à baver sur ma cuisse, sans se rendre compte de quoi que ce soit. Macha se taille au distributeur, faut bouffer quelque chose pour oublier qu’on a laissé derrière nous un poulet frites et un gâteau de quinze étages dégoulinant de crème. 

Je peux pas rester seule à penser, je secoue le pauvre type qui me tient lieu de compagnie au milieu d’humains en urgence vitale.

  • Est-ce que tu m’entends ? Eh oh ? 

Le gars pourrait être endormi ou mort, ça ferait aucune différence. Merci la compagnie. Je voudrais me barrer, une fugue salutaire pour rattraper les dernières heures de cette journée maudite. Macha revient les bras chargés des maigres consolations du distributeur, où elle a dépensé un fric monstre pour que cette journée paresse festive, quand même. Elle me montre son butin.

– Caramels, bonbons et chocolats. 

Je hausse les épaules. Dose de sucre contre dose de joie, j’accepterai pas le glucose comme tranquillisant. 

– Par moments, je ne te comprends pas.

Elle se renfrogne et ouvre le paquet de bonbecs. Elle me le tend avec ses yeux tristes et son sourire désolé, et derrière les bonbecs je vois l’amour et je peux pas refuser l’amour alors je vide la moitié dans ma bouche. Ça, ça fonctionne encore, j’ai les dents qui collent et un mal de bide qui vient remplacer le mal d’angoisse qui m’habitait encore y a deux minutes.

Le temps passe et rien ne se passe, et dans ce qui semble être une éternité meublée de cris, de pleurs et de gens qui défilent, le soleil cesse de baigner de sa lumière chaude la salle déprimante de ces urgences un dimanche après-midi. Un médecin vient finalement me voir et me fait signe. Je regarde Macha comme si c’était la dernière fois, promets-moi, promets-moi que tu seras là quand je sortirai. Elle comprend, elle me murmure “J’attendrais. J’attendrais longtemps s’il le faut” mais dans la salle blanche où le type tire un fil et une aiguille, je ne passe que 15 minutes avant d’être foutue dehors avec une liste de médocs à prendre, cas où ça s’infecte, cas où ça suinte, cas où, cas où. 

30 ans, je les ai pour sûr quand je sors de cette salle où après avoir attendu toute une aprem, je vais enfin pouvoir retrouver mon appartement silencieux, les guirlandes qui les a éteintes, le gâteau qui l’a mis au frigo, mais demain c’est lundi et la vie reprend et je n’ai rien fêté. J’ai attendu tout ça pour ça, 7 points de suture et une aprem à angoisser, je rejoins Macha sur le parking, sur mon téléphone 21h48, 15 messages non lus, 3 appels en absence, j’ai pas soufflé les bougies. Je cherche la bagnole, c’était une clio ou une 207, j’y connais rien en bagnole. Le crissement des freins, soudain des phares. Puis le noir.

[Contrainte : inventer une règle absurde que doivent suivre les personnages. Mes personnages ne devaient s’exprimer qu’en paroles de chansons.]

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