Gloria !

By

[Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un groupe d’écriture. Le thème est imposé (titre de la nouvelle) et comporte une contrainte, mentionnée à la fin de cette page. Nous nous donnons chaque fois 15 jours pour écrire une nouvelle.]

Les Matines, I
Seule vibre la lueur de la lune à travers les fenêtres nues, dans cette pièce plongée dans l’obscurité de la nuit. Elle s’éveille pourtant quand les hommes repoussent leurs draps. Tous laissent échapper un souffle ténu en saluant leurs camarades, la reconnaissance de l’autre se muant en murmure pudique. Dans ce matin nimbé de mystère, tous tendent vers le rendez-vous rituel, immanquable routine d’entrée dans le jour.
Les os du vieil homme craquent comme du vieux bois, quand ses pieds entrent en contact avec le carrelage glacé. Il jette un œil à ceux qui étirent leurs muscles, tirant de leurs corps ensommeillés la fraîcheur d’une nouvelle aube. La répétition des gestes matinaux fait croître le confort d’une vie aussi prévisible qu’une partition séculaire. D’ici quelques minutes, ils seront de nouveau réunis à la chapelle.

Ils se satisfont de l’obscurité. Les frères se rejoignent dans ce dédale de couloirs figés, attirés par la chandelle tenue à bout de bras par l’Abbé. Recueillis, ils s’assemblent pour ouvrir leurs voix au Seigneur. L’un d’eux prononce les paroles attendues « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange… ». Leur foi se mêlent, voix résonnants dans la nuit pour guider les pêcheurs. Le vieil homme est recueilli, prononce à voix basse les mots déjà connus et entendus quotidiennement.

Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand ! Revêtu de magnificence, tu as pour manteau la lumière !

Gravés dans sa peau au fil des années, les mots creusent un sillon qui tente d’effacer sa mémoire. Ses comparses ignorent tout de ce que son âme réclame, appelle Dieu comme d’autres se languissent d’une goutte d’eau. La vie est son désert.

Laudes, II
Le rythme imposé par l’étude et la foi empêche les retours en arrière. Il en a fait la promesse il y a des années, plus qu’à tout autre il donnera son temps, son âme et son cœur. Pas une seule fois depuis, il a regretté avoir donné sa vie pour Lui. Il l’a sauvé. Ses aspirations déçues, ses vils desseins, ses choix tragiques, tous balayés par l’Eternel, par la promesse de se dévouer entièrement à lui.

Le ciel s’éclaircit et les premiers rayons du soleil semblent poindre derrière les nuages gris. Lentement, les moines retrouvent leurs places et chantent à la gloire du nouveau jour. Certains d’entre eux s’éclaircissent la voix. Le vieil homme, lui, n’ouvre pas les yeux pour chanter.

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube,
Mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau

L’Abbé prononce une intention, au ciel envoie ses espoirs. « Seigneur, nous te prions pour que les hommes et les femmes trouvent le chemin de ton Amour. Pardonne ceux qui ont pêché. » Tous répondent « Pardonne-les, Seigneur ». L’Abbé conserve le silence. Son regard se pose sur le vieil homme, mais ses yeux sont clos, et ses lèvres à peine tremblent. Il lutte contre les invasions, celles qui s’imposent toujours. Des images lui reviennent, qu’il voudrait effacer. Des excès qu’il exècre, des corps impudents. Un jeune homme à qui on a tout donné, trop tôt. La confiance qu’il n’a pas pu bâtir, et les valeurs qu’il s’est empressé de bafouer.

Il se rappelle à Dieu et chasse ses souvenirs abjects. Chaque jour, il demande le pardon qu’il ne s’accorde pas.

Les moines sortent de la chapelle silencieusement. Le maître des cantiques fait passer un feuillet, chaque camarade acquiesce, d’un geste de la tête confirment que ce qui a été dit, l’a été. Le vieil homme ferme la marche.

Tierce, III

Dans la salle commune, ils déjeunent de grosses tranches de pain de seigle, accompagné de beurre de baratte. Ils discutent des événements de la semaine, chacun se répandant sur les tâches qui lui sont assignées. Certains doivent cuisiner pour le déjeuner, d’autres laver les pièces communes. D’autres encore, se réfugient dans l’étude. Le vieil homme, lui, calligraphie.

La plume qu’il trempe dans l’encre charbonneuse, le parchemin qu’il aplatit. Le vieil homme cherche une vérité. Chaque jour, il répète ces gestes et les mots se forment sur le parchemin. Parfois la plume le trahit et dévie de sa route pourtant prévue et maîtrisée. Il invoque sa vieillesse, blâme ses articulations. Le drame se reproduit.

Dans la blanchisserie, il étend les draps lavés du jour, et les suspend dans l’arrière-cour. L’odeur du savon se mêle aux effluves du printemps, et soudain il se voit courir dans le jardin de ses parents, réclamant de son père le jet d’un ballon, une minute d’attention. Son père, cet homme impressionnant, vêtu d’un costume trois pièces, lui répond de cesser ses sottises, et de grandir un peu. Le vertige d’une enfance non advenue. Une larme irrigue la joue aride du vieil homme.

Son camarade Giorgio le fixe, tendu, sur le perron de l’arrière-cour. Il n’a rien perdu de son absence. Il hoche la tête, et lui rappelle que Dieu le protège. Le vieil homme acquiesce, mais sa culpabilité grandit.

La troisième prière de la journée le soumet. Le chœur résonne dans la chapelle, une dizaine de voix d’hommes prononcent « Viens, esprit de vérité », et accordent leurs horizons.

Son combat est celui-là. Accepter la vérité est une guerre qu’il mène sans discontinuer. Les assaillants ne prennent pas de repos. Ils vivent de ses regrets comme de ses promesses, et se nourrissent de chaque faiblesse pour gagner du terrain. Il voudrait s’accorder l’indulgence que Dieu lui promet, lâcher-prise et accepter l’Amour.
Mais ses souvenirs sont des armes qui entaillent son âme. D’une vie faite de désirs, d’ambitions, il tire plus de peines que de joies. Au crépuscule de sa vie, il se retourne et regarde.

Avoir trente ans et une revanche à prendre sur son père. Vouloir franchir de nouvelles étapes, griller de nouvelles possibilités. Gagner beaucoup d’argent, multiplier les femmes, ne rien s’interdire, consommer dans le pêché et l’illégalité. Il a recherché l’admiration, la dévotion, la soumission. Il a cru un jour qu’il était plus Grand que Dieu lui-même.

Il retourne à sa calligraphie, inscrit à nouveau sur la peau séchée « Dieu est Tout-Puissant et miséricordieux. Je ne suis que cendre et je retourne à la terre ». A la ligne, il reprend.

Sexte, IV
Le jour s’emplit d’une chaleur rayonnante. La lumière traverse les vitraux et enrobent les statues d’une aura majestueuse. L’étoile est à son zénith, et les moines à nouveau sont réunis pour prier dans la chapelle.
L’Abbé prend à nouveau la parole. Seigneur, à l’heure de midi, tu fus cloué sous le bois.
Il accompagne ses mots de quelques gestes, puis de nouvelles prières. Les moines répètent ce morceau comme d’autres avant eux, comme d’autres qui viendront plus tard.
Ils se rappellent L’Ecclésiaste : Vanité des vanités, dit Qohélet, vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.

Les moines prient pour donner à ce qui est plus grand qu’eux, qui les dépasse. De leur vie ou de leurs pensées plus rien n’a d’importance. Et le vieil homme entend ces mots, et dans sa tête il répète. Vanité, des vanités. La terre subsiste toujours.
Son immobilité le confond avec les plâtres. Dans les méandres de son esprit une crevasse vient de se former, sous les ridules formées par ces années de méditation et de prière. Sous la terre, une lave en fusion brûle tout ce qui tombe plus bas que cette faille béante.
Il fut un temps où le vieil homme avait été un jeune homme. Pour vivre plus fort, plus haut que les autres, il aurait été prêt à tout, mêlant à son désir la colère orgueilleuse des ambitieux. Guidé par les ténèbres, le venin d’une vie sans amour autant que celui d’une quête irraisonnée de gloire éternelle, il fomenta contre tous, y compris contre son propre père. Si pour voler il fallait tuer, alors, il tua.
Le souvenir tourbillonne et se fracasse dans la lave, où il brûle comme la honte qui l’habillait. Cloué comme le Seigneur sur sa croix, le vieil homme prie et lâche-prise sur le passé.
Au nom du Père
du Fils
et du Saint-Esprit
Amen

None, V
Il s’abaisse pour travailler la terre, son dos cassé en deux, une douleur sourde avec laquelle il compose, comme toutes. Les premières fleurs de l’année vont bientôt éclore. La terre est humide et quelques oxalis parsèment les parterres. Chaque année, il espère pouvoir récolter une fois de plus quelques légumes ou quelques fleurs. Pas aujourd’hui. Il ramasse une oxalis qu’il observe en sachant déjà que son dernier hiver est écoulé.

L’Abbé le veille, il le sait, aussi. Il a vu le regard du vieil homme vaciller, cette fois. Plus rien ne le retient. De sa faiblesse, il a accepté les contours.

Il n’a que quelques années de moins que le vieil homme. Leur vie aura été plus complète l’un à côté de l’autre, au service du Divin. Il se souvient, lui aussi. Jeune séminariste, il se promenait à l’aube pour entretenir le corps qui lui a été confié. Au bord de la rivière, il s’évertuait à trouver des éclats d’éternel dans les ombres portées à la surface de l’eau. Ce jour-là, tout ce qu’il vit, c’était un corps inanimé. Les quelques heures qui ont suivi, le sauvetage de cet homme qui voulait renoncer à la vie. Puis sa rencontre avec Dieu, et sa lente reconstruction en homme de foi. Tant d’années ont passé désormais.

Le jeune homme a tant regretté. Il aurait voulu partir. Puis, il aurait voulu tout recommencer, tout réécrire. Conserver la maîtrise, pour refaire mieux ce qui a été abîmé. Dans son désespoir, il cheminait de l’un à l’autre. L’accablement, la tentative, la contrition, la lutte. Le jeune séminariste d’alors lui rappelait Lazare et Abraham : Entre vous et nous un grand abîme a été établi, afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent, pas plus que l’on ne franchisse cet abîme en sens inverse.

Ses tragiques larmes qui n’en finissaient plus de couler se sont finalement taries sur ce visage sec et rocailleux, traversé par la résipiscence.
Le vieil homme, pour la première fois depuis des années, n’habite plus la pénitence. Sa faiblesse s’est écroulée sur elle-même, faisant place à l’acceptation.

Vepres, VI, Le Pardon
La communauté se réunit à nouveau dans la chapelle, et l’Abbé les invite à chanter.
Gloria ! Gloire à Dieu, au plus haut des cieux et paix sur la Terre aux hommes qu’il aime.
Le vieil homme prononce « Toi qui enlève les péchés du monde, prends pitié de nous » et sa voix se brise alors qu’il accède enfin à la vérité de son cœur.

L’Abbé un jour lui dit, qui es-tu pour te refuser le pardon que Dieu t’accorde ? Te crois-tu toujours plus Grand que Lui ?

Après des décennies de vie d’ascète et de prières douteuses, le vieil homme sait. Il entend ce que Dieu prononce de son Ailleurs où Il l’attend. Son Amour est plus Grand que tout, et le vieil homme a eu tort de ne pas l’entendre. Une vie entière d’errance, une autre encore de quête. Pour enfin accomplir ce que Dieu voulait pour lui. Accepter l’Amour.

Complies, VII
Alors que la journée s’achève, que la prière du soir est prononcée, le vieil homme se couche. Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix…
Dans son cœur l’espoir du pardon a imprimé sa foi comme un bouclier. Il ferme les yeux et rejoint son Seigneur comme Lui même l’a souhaité.

[Contrainte : l’histoire doit comporter une histoire d’amour.]

Posted In ,

Laisser un commentaire