Descente interdite

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[Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un groupe d’écriture. Le thème est imposé (titre de la nouvelle) et comporte une contrainte, mentionnée à la fin de cette page. Nous nous donnons chaque fois 15 jours pour écrire une nouvelle.]

Un tout petit point doré traverse le coton du drap. Etendu entre un bureau et une chaise, la cabane de fortune abrite deux êtres fébriles et minuscules. Allongés sous le drap, leurs corps jumeaux sont soudés. La masse de leurs cheveux emmêlés forme une auréole, tresses désordonnées de leurs deux êtres. Méduse à deux têtes. Leur refuge est sacré, immobile. Ils ont trouvé dans l’obscurité le pouvoir de s’abandonner à eux-mêmes. De leur présence s’évapore tous les secrets qu’ils retiennent tenus contre eux.

Ils n’ont pas toujours besoin de parler. Les mots sont beaucoup, mais ils ne sont pas assez. Ce qu’ils ont à se dire dépasse souvent ce qu’ils peuvent exprimer. Leur vérité est un absolu qu’ils tiennent dans le creux de leur paume.
-Si tu devais te réincarner en arbre, tu serais quoi ?
-Un sequoïa, c’est sûr.
Elle tend sa main vers le drap, l’effleure du bout des doigts. Elle laisse retomber son bras lourdement.
-J’sais même pas ce que c’est.
Elle souffle, tourne son visage vers lui. Son nez en trompette se pose doucement contre son épaule. Il rit.
-C’est le plus gros arbre du monde. Même qu’on dirait qu’il touche le ciel.
-Ah. Tu voudrais toucher les étoiles.
Elle a un sourire moqueur, celui qui provoque, celui qui invite à la prochaine bêtise. Il hésite un temps, d’abord pour lui dire non, pour qu’on puisse y creuser une cabane, non, pour qu’on puisse y grimper et voir les autres tout petits, en bas. Non, juste parce que c’est le plus grand du monde, et je voudrais qu’on me voie, de partout.
Il ne dit rien de tout ça. Il n’en a pas besoin. Elle le lit dans des infimes détails, ses lèvres qui se retroussent, une ombre qui passe dans ses yeux, sa main qui bouge imperceptiblement. Elle éclate de rire. Il la dévisage, les yeux ronds, avant de la suivre dans son ivresse.

Un bruit de chaises qui raclent le sol leur parvient de l’étage inférieur. Ils cessent de rire et se regardent, silencieux. Une ombre envahit l’espace.

Elle ferme les yeux et appuie son front contre lui. Lui, il reste les yeux ouverts.

Ça y est. Il se rappelle.

Ils sont déjà venus ici, ou peut-être n’en sont jamais partis. Ils ont inventé des nuits aux soleils éclatants, des rêves qu’ils pouvaient toucher et des réalités parallèles. Ils ont vécu des vies entières, touchés par la grâce, déambulé dans des galaxies lointaines et conquis des pays entiers. Ils ont inventé leur propre langage, celui pour communiquer avec les nuages. Ils ont communié avec l’océan et ont échangé les étoiles entre elles pour tromper les marins.

La lumière dorée s’éteint sous le drap. Elle souffle dessus pour la raviver. Il la regarde sans rien dire. Il ne bouge pas.

Tout lui revient, maintenant. Elle et lui, ils étaient déjà là, avant. Ils étaient invincibles, et plus beaux que jamais. Ils se tenaient la main pour traverser les murs du réel.

Chaque fois qu’ils ont été ici, des drames s’écoulaient au rez-de-chaussée. Des drames qu’ils finiraient par découvrir, mais qu’ils voulaient oublier. Des drames plus grands qu’eux et contre lesquels ils ne pouvaient rien. Invincibles et impuissants.

Au-delà du drap, quelles tragédies peuvent être encore évitées ? Il voudrait croire que ce ne sera pas comme la dernière fois. Il voudrait qu’il ne soit pas trop tard et que tout puisse encore être rattrapé.
-Je vais aller voir ce qu’il se passe en bas.
-NON ! Rappelle-toi, on a dit… On a dit : DESCENTE INTERDITE.
-Tu dis toujours ça. Mais on ne peut pas rester éternellement ici.

Il pourrait faire machine arrière mais c’est pas comme le reste. Pas comme cette fois où elle l’a tiré par la main, sur la moquette, pour lui montrer les fourmis imaginaires, pas comme cette fois où elle a voulu construire un château dans le ciel, pas comme cette fois où elle a voulu grignoter des bouts de son passé. ll voudrait peut-être lui dire, tu sais que tout ça a une fin, qu’il nous faudra refermer cette illusion, retrouver en bas ce que les autres ont laissé en plan. Dans l’air ses doutes et ses peurs se sont diffusés, s’entortillant autour de leurs souvenirs de jeux, de rires et de chaleur humide.

Elle le sent, elle aussi. Elle chasse la lourdeur d’un geste agacée, secoue la tête et se redresse. Sa petite tête frôle le drap et elle lui lance, guerrière :
-Action, ou vérité ?
Dans ses yeux, les flammes. Il va finir brûlé, comme à chaque fois. Il ne sait pas faire.
-Ok, vérité.
-Tu préfères manger des cailloux ou boire de la soupe de cheveux ?
-La soupe de cheveux. A toi.
-Action.
Il ferme les yeux, prend une grande inspiration. Il voudrait tout arrêter, maintenant. Revenir à avant, ne plus savoir, ou alors savoir et ne plus être ici avec elle.
-On descend.

Il savait, mais il l’a dit quand même. Il savait qu’il ne devait pas dépasser cette limite, qu’elle n’était pas prête, qu’elle lui en voudrait longtemps pour ce qui s’ensuivrait. Il savait, mais il ne pouvait plus. Il regarde son corps à elle se rétracter, ses yeux s’embuer, et ses minuscules poings qui s’abattent sur lui. Il se lève soudainement, repousse le drap. Il se détache, doucement, s’envole, presque.

La pièce est sombre, et pourtant il distingue parfaitement les inscriptions, qu’ils ont eux-mêmes tracées, tant de fois. Au stylo, à la peinture, au couteau. Des inscriptions brûlées, d’autres déchirées. Des couleurs, des griffures. Toujours les mêmes mots. DESCENTE INTERDITE. Les quatre murs recouverts, ces deux mots à l’infini qui s’étalent. Comment savoir à quoi ressemblait cette pièce avant qu’ils l’habitent ensemble ?

Il ferme les yeux et ouvre la porte.

Elle crie derrière lui, mais il est déjà parti. Il a suffisamment attendu, maintenant. Il dévale les escaliers, il ne veut plus l’écouter. Elle se précipite pour l’arrêter, se pend à son cou, refuse qu’il descende, mais déjà ses pieds à lui sont sur le palier et tout a changé.

Ils ont changé. Ce n’est plus eux, ou peut-être que si. Ils ne sont plus là, ou alors ils se sont transformés. Les deux enfants espiègles ont été remplacés.

Ils appartiennent à un autre monde, maintenant. Ils sont fatigués et n’ont plus le temps. Elle a attaché ses cheveux, elle s’éloigne déjà. Il ne la regarde même pas, il a des choses à faire. Ils reprennent leur place à table, retrouvent les autres, font bonne figure. Ils discutent de choses sérieuses, maintenant. Leur monde magique s’est envolé, ou peut-être n’a-t-il jamais existé. Ils reprennent leur place, et tout est comme avant. Ils sont adultes, maintenant.

[Contrainte : huis clos]

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