– Pouvez-vous me résumer le déroulé des événements tels que vous les avez vécus ?
– Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était le 14 mars, et il faisait un temps à massacrer des dindons : une pluie torrentielle, un vent venu du Nord, impossible même d’ouvrir son parapluie sans le casser. Je me suis réveillé, comme chaque matin à 7h35, la radio annonçait son lot habituel d’ingratitudes, et je savais que la journée allait être terrible.
– Pourquoi la journée aurait-elle été terrible ? relance l’inspecteur de police.
– Parce qu’au programme de la journée, il y avait cette réunion au sommet (quand je vous dis au sommet, j’entends par là : avec des personnes de haut-rang, si vous voyez ce que je veux dire) où j’étais convié en ma qualité de coordinateur des espaces verts. Je n’ai jamais souhaité être mêlé aux manœuvres politiques. Je suis entré à la Mairie parce que j’aimais les parcs, puis je suis devenu coordinateur, c’est tout.
– Cette réunion, en quoi consistait-elle ?
– J’y viens, si vous me laissez le temps d’en placer une. La réunion portait sur ce nouveau grand projet porté par Monsieur le Maire : la fête du printemps. Je leur ai dit dès les premières réunions : une fête du printemps au mois de mai, c’est comme fêter la soupe au chou au mois de juillet, il y a un petit retard dans le calendrier ! Les fleurs de printemps se sont évanouies, en plus avec le réchauffement climatique, il faut quand même pas avoir été à l’école après le CE1 pour prévoir une fête du printemps alors qu’il est presque déjà terminé. Ils m’ont pas écouté. Alors ensuite les réunions elles portaient sur dans quel espace vert on va mettre tel spectacle de danse, tel concert de catubaca…
– Batucada, vous voulez dire ?
– Oui, c’est ce que j’ai dit. Bref, l’organisation de tout ce bazar. J’ai dit ça m’importe peu, du moment qu’on me demande pas de faire un concert de sifflets, le carré de gazon, ça reste un carré de gazon : qu’on y mette de la danse ou de la cabatuca…
– Batucada.
– C’est ce je dis, enfin, ça ne change rien. Je leur ai dit, vous me donnerez les plannings, je m’en fiche du reste.
– Et alors, quel était le problème de cette réunion en particulier ?
– A chaque fois, les réunions ont lieu à la Mairie. Or, moi, j’habite tout en haut de la ville. ça fait que pour être à l’heure à leurs réunions à 8h30, il faut que je parte à 8h de chez moi, vous comprenez ?
– Ça vous laisse 25 minutes pour partir de chez vous, puisque votre réveil sonne à 7h35.
– Dis-donc, vous avez fait math sup ? En 25 minutes, j’ai le temps de me lever, de prendre ma douche, mais pas grand chose de plus. Le café n’a pas le temps de couler que déjà il faut partir. Sans compter qu’une semaine sur deux, je dois m’occuper de ma fille. Et alors là, pour peu que j’ai oublié de racheter de la brioche et que ce soit celle de la semaine dernière, alors elle refuse de la manger parce qu’elle n’est pas assez moelleuse. Vous vous rendez compte ?
– Cette semaine-là, vous aviez la garde de votre fille ?
– Ça dépend, ça peut être une circonstance atténuante ?
– Je note : l’accusé demande si c’est une circonstance atténuante. Poursuivez.
– Je garde ma fille les semaines paires, vous ferez vos recherches. Bon, je n’avais pas eu le temps de boire mon café, vous comprenez ? J’arrive à la réunion, tout le monde était là, ça oui, au grand complet : le chef de mission “fête du printemps” (avec sa chemise boutonnée qui lui donne un air important), la grande dame de la communication aux lunettes noires, les sous-fifres des directions de la culture, tout ça. Il ne manquait que Monsieur le Maire pour que la réunion commence, mais vous voyez comment c’est : ils attendent que tout le monde arrive pour l’appeler, car il n’a pas de temps à perdre.
– Et c’est là, quand le Maire est arrivé, que vous avez pété les plombs ?
– Non, d’abord, j’ai demandé gentiment au chef de mission : est-ce que vous auriez du café ? Il m’a répondu oui oui, on va en faire, mais je ne sais pas où est la cafetière. J’ai attendu, et j’ai vu que personne ne s’agitait. J’ai donc demandé à la dame de la communication. Elle m’a dit “Monsieur le Maire est parti en chercher”. Et c’est ensuite que Monsieur le Maire est arrivé.
– Avec du café ?
– Non, justement. Il n’avait pas de café, et il voulait que la réunion commence. Alors je me suis levé, et j’ai dit “ON NE PARLERA PAS TANT QU’IL N’Y AURA PAS UN PUTAIN DE CAFÉ DANS MA MAIN”.
– Monsieur le Maire reporte que vous auriez même dit “bande d’enflures”, avant d’envoyer votre ordinateur portable en direction du chef de mission, lui cassant le nez au passage.
– Ce n’est pas impossible.
– Vous reconnaissez donc les faits ?
– Je ne les nie pas.
– Ce sera tout pour moi, je vous remercie.
– Avec plaisir. Vous auriez du café ?


Laisser un commentaire