Août 2013 – moment décisif de mon existence, concordance des événements, précipitation dans le réel d’instants capitaux et fondateurs : je rencontre celui qui deviendra mon compagnon d’existence, j’emménage dans mon tout premier chez moi, ma grand-mère maternelle décède. Bercée par la langueur d’un été qui répond à toutes les promesses ; l’indépendance, l’émotion des sentiments partagés, l’agréable caresse de la rivière où nous nous retrouvons avec A., chez moi pourtant la mélancolie prévaut. Dans un mois, nous nous séparons pour vivre à 550 kilomètres l’un de l’autre, et je ne devrais penser qu’à l’instant privilégié que nous vivons. Mais le matin même, alors que je me réjouissais de retrouver A. pour une après-midi à l’écouter jouer de la guitare, torse nu sur l’herbe, j’ai appris que ma grand-mère était plongée dans un coma artificiel, jusqu’à ce qu’on ait pu prélever des organes, des éléments de son corps qui pourraient servir à d’autres. Et ensuite, fini, terminé, débranchée. Je me retrouve, en plein mois d’août, dans la maison qu’elle louait, à trier avec ma sœur et ma mère, les différents effets personnels que nous voulons emporter d’elle. Je choisis ce vieux téléphone à cadran, beige, poussiéreux, et des tasses horriblement kitsch, décorées de poules rouges et de fausses dentelles en émail. Dans le studio meublé où j’habite pendant mon hypokhâgne, peu nombreux sont les objets rapportés : je ne resterais pas vivre dans cette ville isolée de tous. Le téléphone à cadran trône dans l’entrée, reliée au mur par sa prise en T qui disparaît progressivement des appartements modernes. J’ai désormais un numéro fixe, fantaisie inutile pour ma génération scotchée à son téléphone portable depuis le collège. Les seules personnes à avoir ce numéro sont les membres de ma famille, ma mère, qui m’appelle sur ce téléphone, comme si pour elle aussi, cela comptait. Elle m’appelle aussi pour me réprimander, quand la prépa l’appelle, elle, pour lui signaler que j’ai séché les cours. Elle m’appelle, me demande si A. est avec moi, et si c’est pour ça que je ne me suis pas levée à 6h30, dans le froid de l’Auvergne, pour aller nourrir ma cervelle dans une salle de classe étriquée. Elle m’appelle en sachant très bien, une mère sait ces choses-là. Elle m’appelle, mais elle raccroche vite, dès qu’elle a la confirmation que je suis vivante et seulement emprisonnée dans les bras confortables de mon amoureux.
La sonnerie assourdissante a eu raison de moi, et j’ai renoncé à brancher le téléphone au fur et à mesure des mes emménagements dans différents appartements, avec A., ou sans lui, puis de nouveau avec lui. Aujourd’hui, le téléphone est là, sur l’étagère du bureau. Il n’a pas transmis de message depuis un moment, mais il continue à être présent, visuellement. Le totem d’une personne chère, l’objet gri-gri, le talisman protecteur du cocon que j’ai construit avec celui qui était là au moment de la perte. Le témoin de la transmission d’un amour.



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