quête transatlantique

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Mes longues jambes ont du mal à refaire circuler le sang correctement. Après ces heures écoulées dans cet avion transatlantique, le vent glacé extérieur est un étranger qui m’accueille avec rudesse. Dans le taxi jusqu’à mon logement, le chauffeur redouble d’effort pour me réveiller : vous avez passé un bon vol, d’où arrivez-vous, que venez-vous faire ici. Encore embrumé par l’absence de sommeil et le décalage horaire, mon esprit ne semble pas vouloir collaborer à la conversation. Je colle mon nez à la fenêtre, en espérant pouvoir connecter à cette nouvelle réalité : ça y est, un nouveau chapitre peut commencer. Des quatre voies aux feux de circulation suspendus, des immeubles à l’architecture inconnue. Des horizons larges, des avenues interminables, des gratte-ciels et des reliefs inédits. 

La maison devant laquelle se gare mon chauffeur me surprend. C’est donc là que je vais passer l’année à venir. Une vague cabane, en bois peint, entourée d’un jardinet clôturé par des planches en bois. J’y suis accueillie par une quarantenaire blonde, en vêtements de sport. Elle fait signe au chauffeur de ne pas s’en aller, traîne derrière elle une valise à roulettes et son chien élancé, aux grandes boucles caramel. Elle débite, dans un anglais rapide et typique, des consignes vagues sur ma chambre, la vie en communauté, les charges. Elle me confie un plan de la ville et quelques pièces de monnaie pour un ticket de bus, avant de me donner rendez-vous dans quelques semaines. 

Aucune circonstance inquiétante ne m’a mené à faire ce choix de m’éloigner de tous mes repères : après tout, c’est ce que font des milliers de personnes chaque année. Des étudiants en échange à l’étranger, partis pour un semestre, ou une année, découvrir une autre culture, s’imprégner de nouvelles façons de vivre. D’autres, plus téméraires, en font l’aventure d’une vie : nomades, pour toujours au milieu d’une arrivée et d’un départ. Pour ma part, j’ai juste décidé de prendre une année sabbatique, respirer loin de ce qui était devenu trop connu.

Un jour, je me suis réveillée, et je ne supportais plus rien. Les objets qui composaient mon quotidien, mon métier, les conversations du lundi matin à la machine à café avec les collègues. J’ai cherché pendant quelques semaines quelle était l’origine de ce vide que je ressentais. Manque de magnésium, de vitamine D, problème de thyroïde, besoin d’activité physique, rien ne semblait expliquer mon état. Mon esprit s’était asséché. Après avoir visionné un reportage sur les montagnes Rocheuses, une nuit d’insomnie, j’ai finalement acheté un billet aller pour cet endroit reculé dans les terres canadiennes, où je n’avais jamais mis les pieds. Sous la couette, la première nuit de ce début d’aventure, je frissonne. Est-ce le choc de la température, ou l’excitation des moments à venir ? 

L’acclimatation prend un temps variable selon les individus – en fonction de leur motivation, leur curiosité, les rencontres qu’ils font. Le critère essentiel peut résider dans la connexion avec un réseau de connaissance, ou dans l’inscription dans une activité professionnelle. La méthode importe peu : après trois mois, on peut savoir si votre nouvelle vie grandit en vous, ou vous éloigne de vous-même. Près de six mois ont passé, et nous sortirons bientôt de l’hiver. Les randonnées de fin de semaine forment, avec les pintes accompagnées de pain à l’ail, une nouvelle forme de routine dans laquelle je m’inscris. Ma nouvelle amie Gabriela tente de m’expliquer sa théorie sur ses amis de passage alors que nous marchons dans une forêt enneigée. Après deux heures de marche, nous débouchons enfin sur la promesse de cette randonnée, un lac aux couleurs turquoises, entouré de pics glaciaires. La condensation de nos souffles dans l’air aux celsius négatifs crée un nuage brumeux devant nos bouches. Nos joues rouges se gonflent de nos sourires. De retour à la civilisation, attablées devant un chocolat chaud et une pâtisserie à la cannelle, Gabriela me demande ce que je suis venue chercher ici. Incapable de répondre sur le moment, je me plonge dans l’observation des tourbillons formés par la cuillère dans mon chocolat crémeux. 

Il fait déjà nuit quand nous rentrons en ville, accueillies par les multiples lueurs des appartements en bordure de ville. Gabriela sommeille du côté passager. Je la dépose chez elle avant de reprendre la voie rapide pour retrouver mon appartement et ses repères devenus familiers ; ma colocataire et sa dernière lubie de ne boire que des jus verts, le chien joueur, nos séances de yoga du dimanche matin. J’écoute d’une oreille distraite une station radio locale, la présentatrice annonce une chanson de La Féline. La voix éthérée de la chanteuse s’installe dans l’habitacle, balancée par la boîte à rythmes et les sonorités synthétisées. “J’suis perdue dans la forêt / de tes grandes espérances / Je te vois t’éloigner / Adieu l’enfance”, ma gorge se serre. Je repense à ce que j’ai laissé derrière moi en partant ici : ma famille, mon travail passionnant, mes amis de longue date. Tout ce que j’avais imaginé indispensable au bonheur, une stabilité qui rimait avec normalité.

A seulement quelques blocs de ma nouvelle maison, je m’arrête sur le parking d’une station-service. La phrase de Gabriela me revient à l’esprit. Qu’est-ce que je suis venue chercher ici ? Les bordures de route enneigées, les balades vivifiantes et les soirées sous les grosses couvertures ne sont qu’une partie infime de la réponse, je le sais depuis mon arrivée. Depuis quelques mois, un nouvel espace mental s’est ouvert en moi. Un lieu dans lequel personne n’a connu mon enfance, mes espérances, mes craintes. Un espace où je suis indéfinie, une personne qui se crée un peu plus au fil de ses expériences vécues. “Maintenant j’en suis certaine, tu ne reviendras pas j’en suis certaine, je pleurerai pas pour toi.” La personne que j’ai été a disparu désormais. Ma nouvelle vie est mon présent et mon futur.

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