grand-père

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Il se lève tôt, boit son café. Il mange des noix, chaque matin.

Il me raconte sa vie à la ferme, quand il était enfant, ils étaient 5 à la maison, et de l’argent y en avait pas beaucoup. C’est pas comme maintenant, il fallait compter. A 17 ans, il est rentré à l’usine, et il a travaillé jusqu’à sa retraite, dans la même usine, année après année. 

Il était au comité des fêtes. Un jour Dalida est venue en représentation dans la ville, et pour rentrer à son hôtel, elle avait besoin d’un chauffeur. C’est lui qui l’a ramené. C’était une grande dame, Dalida, ça oui. Il est ému quand il en parle. Il a vu Dalida, elle était dans sa voiture. Tous les jours, du lundi au samedi, il travaillait à l’usine, 9h et demie par jour, et jusqu’à 13h le samedi. 

Ma mère ne lui a pas parlé pendant des années. Et puis un jour, il a quitté ma grand-mère. J’avais 13 ans. C’était en 2008. 

Il a refait sa vie avec la voisine. La voisine, celle qui était déjà la voisine quand ma mère et mon oncle étaient enfants. Ses enfants à elle, c’était leurs copains de bêtises, copains de pétanque, copains de sorties. Le couple de voisins, avec qui ils partaient en vacances pendant des années. Enfin, les vacances on n’y pensait pas, c’est pas comme maintenant. On allait en Espagne, avec les enfants, on prenait la voiture et on en profitait pour acheter du vin et des apéritifs à pas cher. C’était pas comme maintenant, on allait pas au bout du monde, on économisait.

Un jour sur la route des vacances en Espagne il a fait un AVC. Il avait même pas 40 ans. 

Des générations de chats errants défilent à son balcon, et du frigo installé sur la loggia, il sort des pâtés qu’il achète pour eux, ou des bouts de fromage, qu’il garde pour eux. Ils ne se laissent pas caresser, mais il les nourrit parce que ce n’est pas de leur faute. Il faut aimer les bêtes, ce n’est pas de leur faute.

Il se lève tôt, boit son café. Il me dit, les noix c’est bon pour la santé. Tu n’en veux pas ?

Sa retraite, il l’a durement gagnée, fallait le faire de travailler du lundi au samedi, tu te rends compte, c’est pas comme maintenant. La retraite, on en a profité oui, mais c’est parce qu’on a travaillé, avant. Maintenant, les jeunes ils veulent voyager. Mais avec quel argent ? Nous, on économisait, on dépensait pas, c’est pas comme maintenant, il me dit.

Lui, il a travaillé, il a acheté sa maison, et à la retraite, il a quitté sa femme, il a pris un camping-car, et il a voyagé des mois et des mois, avec sa nouvelle compagne, N. En Espagne, au Portugal. Sa propre mère est morte, il était injoignable. Il n’était pas à l’enterrement.

La semaine dernière, Monique est morte. C’était un brin de femme, elle nous a appris à lire. Et pas que, il me dit en rigolant. C’était comme ça à l’époque, elle était belle, elle rendait service. Y en a quelques-uns qu’elle a aidés, ah ça oui. Mais qu’est-ce qu’elle était belle, aussi. Mais c’est un vieux livre, maintenant, il y manque des pages.

Il doit aller chercher les cèpes en Espagne. Ils sont moitié moins chers qu’au marché ici. Il faut appeler la dame, avant d’y aller, parce que parfois il y en a, parfois non, alors ça ne sert à rien de se déplacer. Mais quand ils y vont, ils mangent au resto là-bas : 14€ entrée plat dessert et avec le café. Ça vaut le coup. Il faut économiser.

Ma mère m’a dit qu’il a fait une dépression. Il n’en parle jamais.

Il prend des médicaments pour son coeur. Il a été opéré, tout le monde a cru que c’était fini, c’est ce qu’il voulait nous faire croire, ou c’était vrai, comment savoir. Il prend aussi des médicaments pour dormir. On lui a prescrit un jour, est-ce que c’était pendant sa dépression, ou plus tard. Il n’a jamais arrêté.

Il se lève tôt, boit son café. Des noix tous les matins de chaque jour de la semaine, de toutes les semaines de l’année. A la fin de l’année, ça en fait des noix.

Il passe le balai derrière moi, quand j’étais enfant il ne voulait pas que je rentre à l’intérieur de sa maison parce que j’étais trop remuante, trop souillon, trop enfant peut-être. Il passe derrière moi pour ne pas que je dérange, pas que je salisse, et chez lui maintenant je n’ose plus prendre une douche, pour ne pas tremper les murs, ne pas trop le perturber.

Il ne fallait pas toucher à sa voiture, pas demander à sortir, pas faire de bruit, pas croire en soi, pas suivre sa propre route. Ça c’est ma mère et mon oncle, qui me l’ont dit.

Un été, il a tiré sur N. Avec un fusil. Puis il est tombé du toit de la maison, il a essayé d’en finir, ce n’est pas clair. Ordonnance de restriction. Il a vécu chez mon oncle et ma tante. Puis dans son camping-car. Ils ont voulu revivre ensemble, alors que la justice en avait décidé autrement. Le bon-sens, aussi. J’avais oublié, j’ai su, mais j’ai occulté. Mon oncle me l’a rappelé.

Tous les soirs, il prend du Temesta, depuis des années, combien de temps, on ne sait pas. Temesta, benzodiazépine, tranquillisant. Durée de prescription maximale 12 semaines. Effets indésirables possibles : Sensation d’ivresse, maux de tête, somnolence (en particulier chez la personne âgée), ralentissement des idées, fatigue, sensation de faiblesse musculaire, baisse de la libido, éruption cutanée avec ou sans démangeaisons, vision double. Amnésie antérétrograde.

Il se lève tôt, boit son café. Il les achète en une fois, les noix. 16kg, pour un an. Et à l’année prochaine.

On parle du couple qui vit en bas de chez lui et N. L’homme est mal-aimable, mais elle, c’est une gentille. Elle a eu des soucis de santé, l’année dernière. N. me disait qu’ils prenaient l’apéro ensemble, à l’occasion.

On la croise, la voisine, en partant en voiture. Je lui demande, Papy comment s’appelle cette dame. Il me dit, oh, je ne me rappelle plus, maintenant.

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